Avec la collaboration essentielle du danseur et chorégraphe David Rolland, ils furent les chefs d'orchestre de la plus petite galerie d'art contemporain de Nantes, Jean-François Courtilat et Jean-François Guillon, artistes au même prénom composé. C’est la question du duo et du double qui en filigrane aura traversé toute leur programmation de 1998 à octobre 2006, entre Nantes et Paris, avec l'idée conviviale et toujours festive de rencontres arrangé,es entre deux artistes pour créer des face-à-face d´œuvres qui jouent à se répondre, à dialoguer, au ping-pong ou se tournent le dos.
Comment est née cette volonté de vous associer Jean-François Courtilat et Jean-François Guillon pour créer Ipso Facto?
Jean-François Guillon. Nous nous sommes rencontrés à l'occasion d'une résidence d´artistes à Bratislava, en Slovaquie, en 1993. Par la suite, j´ai crée avec Pierre Ardouvin et Véronique Boudier un lieu d'exposition dans notre atelier commun à Montreuil, dans lequel j'ai notamment invité Jean-François à montrer son travail, il m'a pour sa part invité à Nantes, et fait rencontrer des artistes et acteurs de la vie artistique nantaise, dont Patrice Joly qui m'a invité à exposer à la Zoo Galerie.
Jean-François Courtilat. Puis, en 1998, j´ai acheté un ancien magasin de fleurs non pas pour le transformer en atelier, mais pour le proposer à des artistes pour réaliser des expositions. A cette époque-là, il y avait un désert à Nantes au niveau des lieux d´exposition, Arlogos était partie à Paris, les Plessis avaient cessé leurs activités et Zoo Galerie était en attente d´un nouveau lieu. Cela me semblait opportun et en tout cas urgent de monter un lieu sur Nantes.
Quels ont été les principes de votre programmation?
Que représente une confrontation entre deux artistes? un artiste nantais et un autre venu d´ailleurs?
JFG. Plus que la confrontation directe, c´est ce questionnement sur ce qui rapproche ou sépare deux démarches qui me semble donc être un principe fondamental de notre programmation. Cela vient sans doute une fois de plus de notre expérience personnelle : en effet, le travail de JF Courtilat est a priori dans la forme et dans le propos très éloigné du mien, pourtant il a souvent été intéressant de les confronter, et nous nous sommes parfois retrouvés sur des terrains communs...
JFC. Pour avoir fait un échange avec Please to meet you en 1996, entre Porto, Nantes et Glasgow avec six artistes de trois pays, je savais que c´était extrèmement difficile, et aussi extrèmement intéressant.
JFG. A Ipso Facto, par exemple, nous avions proposé à Florence Paradeis et Guillaume Janot d'exposer ensemble leur travail. Ils désiraient produire un travail en commun, qui serait cosigné. Il s'est avéré qu'ils n'avaient pas du tout la même façon d'envisager leur pratique, l'une organisant des prises de vue très préparées, lorsque l'autre saisit ses photos sur le vif, et par la suite, au fil des discussions, des différences plus fondamentales sur le sens donné aux images sont apparues. Ils ont finalement décidé d'exposer leurs �uvres dans un accrochage commun, sans cartels, pour questionner le spectateur quant à la signature des �uvres.
JFC. Oui, il nous semblait que leurs photographies avaient des liens et cela leur aura peut-être fait peur justement et ils ont essayé de s´éloigner l´un de l´autre, Florence en faisant pour la première fois des collages et Guillaume une vidéo.
JFG. A contrario, lorsque nous avons invité Anne de Sterk et Yves Chaudout, deux artistes assez éclectiques dans le choix de leurs médiums, et nous attendions à une confrontation : les deux artistes ont finalement réalisé un travail commun, à plusieurs dimensions spatiales et temporelles.
JFC.C´était aussi la vocation d´Ipso Facto d´être un champ d´expérimentations, dans la mesure o� il n´y avait pas d´enjeux énormes, ce n´était ni un centre d´art, ni une grande galerie parisienne. Le fait d´avoir à l´esprit cette liberté leur permettait de tenter de nouvelles choses qui n´auraient pas pu se faire autrement. Beaucoup d´artistes ont montré des amorces de travail qu´on a revu après, amplifié, développé dans des centres d´art, au Plateau, au Palais de Tokyo, etc.
Quelles ont été les expositions fondamentales d´ipso facto?
Pourriez-vous revenir sur toutes ces années de programmation?
JFG. C'est délicat de ne pas parler de toute la programmation, mais je pourrais évoquer de l'ambiance inquiétante de l'exposition de Virginie Barré/Olivier Nottellet, de la table de ping-pong conviviale de Laurent Sfar et Sandra Foltz... Je me souviens également de la transformation de la galerie en atelier d'estampe par Le Petit Jaunais, de la transformation encore plus radicale de l'espace de la galerie par Michel Guillet/Marie-Jeanne Hoffner, ou Pierre-Alexandre Gillois/Pascal Bircher, de l'humour des propositions d'Anabelle Hulaut /Roberto Martinez, Carole Douillard/Carl Hurtin, et Georgia Nelson/ Philippe Meste, de la pertinence des propositions plastiques de Régis Perray/Michelle Magema.
JFC. Pour Ipso Facto, il était très important qu´il y ait aussi des liens avec les acteurs de la vie culturelle nantaise, les journalistes, avec les dîners de pré-vernissages. Je ne pouvais pas concevoir qu´il n´y ait que du travail. Avec aussi peu de moyens, et bénévolement, cela n´aurait pas eu de sens de réaliser des expos sans le côté relationnel et festif. Sans rentrer dans le détail de la programmation, il y a eu de belles rencontres. Pour certaines, il y a eu beaucoup de travail en amont, main dans la main, ou de simples rendez-vous dvune demi-heure dans un café quelques jours avant et au final, l´exposition était tout aussi réussie. Etrangement, il n´y avait pas de règles, c´est ça qui nous plaisait justement.
Comment Ipso Facto s´est-elle ouverte à la danse?
JFG. C'est David Rolland qui, en nous rejoignant en 2001, a enrichi la programmation en l'ouvrant au spectacle vivant : performers, musiciens ou danseurs sont intervenus dans la galerie, parfois au milieu des accrochages en cours... Et puis David, en tant que chorégraphe, à l'occasion d'une résidence au Lieu unique, a proposé a plusieurs artistes passés par la galerie de participer à un workshop de recherche, sur l'idée d'une collaboration interdisciplinaire danse/arts plastiques. Cet atelier a débouché par la suite sur la création de la compagnie Ipso Facto Danse qui a présenté ses productions notamment au musée des beaux-arts ou au frac...
Quelles incidences sur votre travail plastique personnel ont eu cette activité de galeriste?
Et inversement quels sont les apports de votre travail ou statut dvartiste pour les activités de la galerie?
JFG. Cela m'a surtout incité à sortir de mon cocon en développant des collaborations : l'expérience d'Ipso Facto Danse, par exemple, a été déterminante, puisqu'elle m'a permis de développer ma pratique de la performance, de la scénographie pour le spectacle vivant. Cela m'a également désinhibé pour m'ouvrir à d'autres médiums comme la photographie, par exemple que je ne pratiquais pas auparavant. C'est très enrichissant d'accompagner les artistes pour voir comment chacun envisage diffèremment sa pratique, et de confronter cela à sa propre conception de l'activité artistique. L'activité de galeriste nous inscrit également dans un réseau de lieux d'exposition, ce qui permet de faire connaître son travail, tout en diffusant celui des autres. Enfin, le fait d'être un artiste soi-même invite à une relation de confiance et d'échange avec les autres artistes plutôt que de concurrence...
JFC. J´ai adoré vivre comme ça dans ce petit appartement qui se faisait grignoter par la galerie petit à petit. Cvétait symptomatique. A la fin, c´est devenu problèmatique, j´avais besoin de retrouver un espace personnel et ne plus me retrouver submergé par les dossiers d´artistes, les œuvres en dépît. Même si je trouvais ça jouissif de me retrouver seul dans ce lieu avec des œuvres, je ne crois pas que cela ait nourri mon travail personnel. En revanche, avec les artistes invités, on parle la même langue, cela a facilité beaucoup nos rapports. Il faut dire qu´Ipso Facto, c´était le système D.
Ipso Facto n´existe plus aujourd´hui, une page est tournée ?
JFG. J'étais quelque peu incrédule au départ sur la pérennité du projet car j'avais sous-estimé la dynamique nantaise, et je reste toujours étonné du nombreux public qui se déplace aux vernissages... J'avais envie pour ma part de quitter cette régularité implacable d'expositions duo: plus encore que gérer un lieu d'exposition, c'est dégager une thèmatique ou un concept, et réunir les artistes pouvant y répondre qui m'intéresse. Il est fort possible que je revienne un jour à ce type d'activité... Je suis pour l'instant fortement impliqué dans des projets de scénographie pour le théâtre et participe à des projets d'édition et d'expositions personnelles et collectives : un recentrage, donc sur ma d´émarche personnelle.
JFC. J´ai eu l&acut;eopportunité de vendre le lieu pour acheter un nouvel espace plus grand et plus central, proche du Lieu unique, du musée, de la gare. Cela tend à une visibilité plus grande, à un plus large public. Un autre nom (RDV), un autre lieu, une autre aventure. Avec la nouvelle collaboration de Virginie Jourdain, la programmation est pratiquement établie: on inaugure avec une exposition d´étudiants de l´école des beaux-arts; puis à l´occasion du Livre et l´art avec Céline Duval, Christophe Cesbron et Cuisines de l´immédiat de Bordeaux; en juin, pendant l´Estuaire et dans toute la ville, le collectif R avec la création de drapeaux par une trentaine d´artistes internationaux; en octobre Claire-Jeanne Jézéquel.
Parallèlement, je fais partie de ce collectif d´artistes nommé R, avec Béatrice Dacher, Michel Gerson, Laurent Moriceau, des artistes qui dans leur pratique organisent aussi des expositions, des échanges, des invitations.